Beyond Borders : Architecture pour Fukushima

Master II, S9 • Année 2014 • University of Tokyo (TODAI)

Professeurs encadrants : Kengo KUMA &  Hiroki AZUMA

Prémices de mon projet de diplôme

Dossier complet : Beyond Borders - FrançaisBeyond Borders - Français    •    Beyond Borders - EnglishBeyond Borders - English

 

  Recherche Intensive                                                                  

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En étudiant l’histoire récente de Fukushima, j’ai décidé de m’orienter sur les problèmes suivants : 

• Le monde a maintenant peur du Japon. Même si ce sentiment s’efface peu à peu, l’incompréhension de la situation a généré une peur de l’idée, de l’image, plus qu’un questionnement sur les faits réels. 

• L’économie japonaise souffre de ces évènements, non seulement de la perte en vie humaines et des terres à exploiter, mais aussi par la perte des touristes. 

• Les japonais craignent (mais aussi ignorent) Fukushima, tout comme ils ont eu peur et ignoré Hiroshima et Nagasaki. Le mot “Fukushima” est presque devenu tabou dans le pays. 

• La peur n’est pas seulement liée aux conséquences environnementales, mais aussi face aux habitants qui vivent dans la région de Fukushima (qu’ils aient été exposés aux radiations ou non). La discrimination menace tous les habitants de la région de Fukushima. 

• Les habitants ont perdu leurs terres et maisons, et sont toujours traumatisés. Le processus de résilience a besoin d’être accéléré. 

Ainsi, la question primordiale à poser est la suivante : Comment pouvons nous changer la perception de Fukushima ? 

Comme j’ai présenté dans la première partie de cette étude, le tourisme peut être un bon moyen d’aider à faire la paix avec l’histoire de Fukushima. En cherchant à comprendre la situation, cela aiderait à avoir moins peur de la réalité. C’est pour cette raison que d’avoir un lieu tel que le Fukuichi Kanko Project serait un bon moyen pour répandre l’information. C’est ce qui a été fait à Fukushima, et c’est ce qui manque à Tchernobyl. Mais ce projet prendrait plusieurs décennies avant de naitre, et je pense qu’il est important de commencer à agir dès aujourd’hui : le tourisme a déjà commencé, mais n’est pas encore supervisé. 

Aussi, Tokyo a récemment été sélectionnée pour les Jeux Olympiques de 2020, et cet évènement fera venir des milliers de gens au Japon. Ainsi, il me semble important de considérer le fait que certains puissent vouloir faire un voyage à Fukushima afin de témoigner du désastre.  

En tirant les leçons du passé, je voudrais proposer un projet qui pourrait aider à changer la perception de Fukushima à travers l’architecture, et guider les touristes dans l’apprentissage de cette tragédie dans l’histoire du Japon, tout en les guidant à une attitude plus critique face à la situation.

Conscience collective : changement des frontières physiques

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Cartes du Japon montrant l’évolution de la perception des frontières du pays

Un changement des limites, des frontières du pays est apparu dans la conscience collective  depuis les évènements de mars 2011. Comme si la préfecture de Fukushima ne faisait plus partie du pays, étant ignorée à cause de la peur et du traumatisme que le désastre a généré. Même si les médias continuent de parler de la situation, il s donnent l’impression de parler d’un pays étranger, d’un pays qui n’appartient désormais plus au Japon. 

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Cartes de la préfecture de Fukushima, montrant l’évolution de la perception des frontières de la région

Au cours de mon étude, j’ai réalisé que ce changement de perception concernait deux échelles : d’abord celle du Japon avec la préfecture de Fukushima ; puis celle de la préfecture de Fukushima, avec la région Hamadori qui est en réalité celle vraiment concernée par les problèmes de zoning et de radiations. 

Frontières scientifiques, ou politiques ?

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En regardant de plus près à la manière dont les régions ont été définies et leur évolution, il paraît clair que ces zones suivent en réalité les frontières politiques. Par exemple, la carte actuelle des radiations est rassemblée sur une seule région : celle de Hamadori. Est ce que les frontières sont assez puissantes pour stopper les radiations ? Cette situation me rappel celle de la France en 1986, lorsque les médias nous ont dit que le nuage de Tchernobyl s’était arrêté aux frontières françaises, et que nous n’avions rien à craindre. La population a besoin d’être rassurée, mais est elle vraiment en sécurité si l’on crée un mensonge ? 

Comment comprendre la signification exacte de ces zones ? A travers mes recherches, j’ai trouvé les sources du METI (Ministère de l’Economie, du Commerce et de l’Industrie) et WNN (World Nuclear News), qui tentent d’expliquer le sens des zones. La situation étant relativement complexe, et les explications très vagues, il est toujours très difficile de comprendre le véritable sens de ces limites : où est-ce vraiment irradié et dangereux ? Que cela implique pour les résidents ? Que cela veut-il dire pour le futur ? 

Mais surtout, comment ces zones ont-elles été décidées ? Est ce que les radiations sont si simples que l’on peut dessiner une ligne, nommer des zones, et leur donner des restrictions ? 

 

         Jaune : Zone d’évacuation délibérée : Zone avec l’inquiétude qu’une dose cumulée puisse atteindre 20mSv dans une période de 1 an après l’accident. Les habitants ont été invités à quitter les lieux de manière planifiée (METI) • Zone d’évacuation planifiée (WNN)

                Vert : Zones pour lesquels les ordres d’évacuation sont prêts à être levés (METI) • Zone où les gens peuvent revenir, mais pas passer la nuit. Pas d’équipement de protection nécessaire (WNN)

  Orange : Zone où les résidents ne sont pas autorisés à vivre (METI) • Une zone “interdite” ; dose au delà de 20 millisieverts par an. Entrée pour raisons spéciales, pas d’équipement de protection nécessaire (WNN)

          Rose : Zones où il est prévu que les résidents aient des difficultés à revenir pour une longue période (METI) • Une zone “difficile” ; dose entre 20-50 millisievert par an. Entrée pour intérêt public (WNN)

      Rouge : Zones où il est prévu que les résidents aient des difficultés à revenir pour une longue période (METI) • Zone entièrement évacuée (WNN)

 

S9 hamadori zones

Les limites de Fukushima

En novembre 2013, j’ai visité avec le Studio les lieux détruits par le tsunami, ainsi que certaines zones irradiées. Nous avons pu faire l’expérience des frontières, pourtant si fines et paraissant si facilement traversables. Mais la peur de cette menace invisible nous a empêché de sauter au dessus des petites barrières. Nous avons seulement pu visiter la Zone Verte, s’étant fait stopper par la police aux portes menant aux Zones Orange et Rouge. J’ai alors pu témoigner de la complexité de la situation, celle d’une ville divisée en deux, avec des maisons face à face : certains habitants peuvent revenir chez eux, d’autres devront attendre quelques décennies. 

Frontière gardée par la police dans le district de Futaba

Barrière entre la Zone Rouge et Verte • Village de Tomioka

Un face à face entre habitants • Tomioka

Protégée dans la Zone Verte • Village de Tomioka

Portant un masque dans la Zone Rouge • Tomioka

Mauvais rêves ?

La série “Mauvais rêves ?” a été réalisée par deux photographes français du collectif Trois8, Carlos Ayesta et Guillaume Bression, qui ont décidé de revenir dans les territoires contaminés de la préfecture de Fukushima au Japon. Des photographies étranges et surréalistes, réalisées grâce à l’aide des habitants, qui posent une nouvelle fois la question de la tangibilité des frontières entre zone contaminée et zone saine, entre peur subjective et menace réelle face au nucléaire et aux autres dangers… Source : Ufunk 

Face à une menace imperceptible, le Japon a du choisir de séparer territoires, objets et lieux contaminés de ceux qui ne le seraient pas. Mais cette frontière semble plus floue et subjective. Chacun est amené à se fixer ses propres limites. Des limites qui finissent par diviser les gens eux-mêmes. En alternant mise en scène volontairement “irrationnelles” et constructions transparentes à l’intérieur même du paysage, ces photographies posent la question d’une contamination qui n’a pas de frontière claire et de la façon dont on serait tenté de réagir. Cette menace grise devient le terreau fertile de notre imagination et de nos peurs. Des peurs qui pourraient même devenir plus nocives que la radiation elle-même... Source : www.carlosayesta.fr

  Projet d'architecture                                                                  

                               Partie UNE : A grande échelle                                                                         

Basée sur la recherche intensive, j’ai choisi d’utiliser le tourisme comme une manière de travailler sur le changement de la perception de Fukushima. Ainsi, créer une architecture tel qu’un musée, un mémorial, ou dans ce cas, un observatoire, me semblait être la meilleure manière d’attirer les gens dans un lieu craint par le Japon, et le monde. 

Observatoires sur la Zone Rouge

Créer de la porosité sur une frontière

J’ai décidé de me concentrer principalement sur la Zone Rouge, car c’est celle qui sera fixe le plus longtemps, et donc qui aura le plus grand impact dans la vie des habitants. 

L’idée principale est de créer des observatoires le long de la Zone Rouge, qui fonctionneraient comme des points de repères sur un territoire divisé, mettant en avant le pouvoir des frontières. Mais aussi, dresser une tour sur les limites permettrait aux résidents de voir leurs terres perdues, et permettrait aux touristes de témoigner de l’étendue des dégâts. Etre amené dans ces zones pourrait permettre au reste du monde de ne plus être apeurés des habitants de Fukushima, et de les aider à comprendre la situation. 

Parce que le danger des radiations est aujourd’hui principalement situé au niveau du sol, une tour offrirait le sentiment de sécurité et de protection, tout en regardant un paysage que plus personne n’ose approcher. 

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Où sont les limites ?

Emplacement des observatoires le long de la Zone Rouge

Menace invisible, comment savoir où sont situées les radiations ? A certains endroits, des hommes gardent l’entrée ; dans d’autres, les frontières sont matérialisées par des petites barrières ; mais le long de la plupart des routes, rien d’explicite n’indique la limite entre les Zones. Situés dans 9 lieux différents, les observatoires aideraient à définir cette séparation (temporaire ?) entre les zones “sures” et “dangereuses”. 

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                               Partie DEUX : Un observatoire sur la frontière de Futaba                                 

 

  

Pour le travail du projet, j’ai choisi de travailler sur l’un des 9 sites que j’avais sélectionnés. J’ai développé un projet d’architecture suivant les idées et critiques développées dans ma recherche. Le projet consiste à faire l’expérience d’une limite, d’une frontière : son épaisseur, son pouvoir physique et intellectuel, ses conséquences, et ses raisons d’être. 

 

 

J’ai décidé de choisir le site de Futaba pour plusieurs raisons. Premièrement, car le village est située sur la limite entre la Zone Verte et Rouge, permettant à n’importe qui de se rendre dans ce lieu pendant la journée. Ensuite, parce que c’est le point de vue le plus proche de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, la nouvelle “attraction” de Fukushima. Puis parce que le village de Futaba est l’un des lieux abandonné le plus connu de a région, et que beaucoup d’habitants sont concernés par les conséquences de l’explosion. Enfin, parce que j’ai moi même vécu à cet endroit l’expérience de la frontière. 

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S9 projet futaba

Un parcours sur les limites

J’ai voulu créer une expérience sensorielle de la chronologie des évènements, commençant par le tremblement de terre et terminant à la situation actuelle des frontières. Les touristes et résidents qui visiteraient cet observatoire seraient menés à travers un parcours de découverte d’une rencontre physique et intellectuelle, questionnant l’état actuel de Fukushima. En créant une atmosphère à la fois d’insécurité et de protection, j’ai cherché à exprimer, à travers l’architecture, les questions difficiles que chacun se pose aujourd’hui. 

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S9 plan masse 1
S9 projet

Le Bunker

Dans la première partie du parcours, les visiteur grimperons une série de 100 marches, afin d’atteindre le sommet de cette colline de 16 mètres. C’est sur cette partie du projet que les informations de la succession d’évènements seront données. En créant comme une cicatrice dans le paysage, j’ai cherché à exprimer le sentiment de confinement entre deux murs, ne donnant pas d’autre possibilité que d’aller de l’avant – et fonctionnant comme une métaphore du temps. Aussi, je voulais exprimer le besoin de se sentir protégé et rassuré, ce que chacun voudrait ressentir pendant une catastrophe. J’ai alors été inspirée par l’atmosphère des bunkers : murs épais, cavités, et béton. Pour rassembler l’idée d’une cicatrice et d’un bunker, j’ai décidé d’en créer un qui serait coupé en deux, dans le même esprit que l’œuvre Bunker 599 par RAAF et Atelier de Lyon. La séquence de cette ascension est divisée en trois parties, et trois montées d’escaliers. A chaque étage, les visiteurs pourront recevoir des explications et informations à propos de chaque événement, fonctionnant comme une chronologie physique. Tout en montant, le nombre de marche augmente à chaque volée, rendant l’ascension de plus en plus difficile. Etant donné que chaque événement a été “ajouté” au précédent, j’ai procédé de la même manière pour les escaliers : 10 marches pour atteindre le tremblement de terre, 20 (10+10) pour atteindre le tsunami, 30 (20+10) pour atteindre la catastrophe nucléaire, et 40 (30+10) pour atteindre la frontière

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A chaque étape, les visiteurs peuvent découvrir sur la partie ouest, l’histoire et les informations à propos de chaque événement, afin de “nourrir l’esprit”. Mais ils peuvent aussi participer à l’expérience de chaque tragédie en se rendant dans la partie est du Bunker, de manière à ressentir physiquement la catastrophe, afin de “nourrir les émotions” et laisser un souvenir plus marquant de cette visite. 

A l’étape du tremblement de terre, les visiteurs sont menés vers une pièce très étroite où il est difficile de se mouvoir. La seule lumière qui illumine cet espace vient du toit, poussant à regarder vers le haut, vers l’espoir. 

A l’étape du tremblement de terre, les visiteurs sont menés au cœur du Bunker, où aucune lumière naturelle n’illumine l’espace. Le sentiment d’oppression se fait ressentir, comme être noyé dans les profondeurs des courants marins. 

A l’étape de la catastrophe nucléaire, le visiteur est mené à un choix entre deux directions, questionnement que les habitants ont expérimenté, se demandant s’ils devaient partir ou rester. Mais le résultat ne peut être perçu : personne ne connaît les réelles conséquences d’un désastre nucléaire, personne ne sait si le choix a été le bon ou non. Mais dans ce cas particulier, y-a-t-il un bon choix ? Les deux situations ont eu des conséquences mortelles. 

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Un pont vertical

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Après avoir marché dans la Zone verte sur 200 mètres le long de la limite, les visiteurs atteignent enfin le pont vertical qui les mènera à la Zone Rouge. Cette tour de 24 mètres fonctionne de la même manière que l’escalier à double révolution de Leonard de Vinci. En montant d’un côté, les escaliers communiquent seulement au sommet, permettant de redescendre de l’autre côté, sans ne voir personne du côté opposé. 

Avec l’idée de reproduire le ruban de Moebius, la tour représente ce qui semble être un parcours sans fin dans une situation telle que celle de Fukushima, mais aussi le fait que les deux côtés appartiennent au même objet, ou dans ce cas au même territoire et pays. 

Tout comme le Bunker, la tour comporte 100 marches, avec 4 volées d’escaliers et 3 paliers. Chacun de ces paliers permet au visiteur de faire une pause et regarder le paysage, se dégageant progressivement en passant au dessus des arbres, et avec les câbles devenant e plus en plus éparses. En effet, tout comme une plante grimpante, les câbles sont denses à la base, donnant le sentiment (ou l’illusion ?) d’être protégé du haut niveau de radiations contenu dans le sol, et deviennent de plus en plus éparses en grimpant au dessus des arbres, protégés au grand air. 

Dans la spirale des évènements

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