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Mars 2012

Extraits du livre "Fous de l'Inde", de Régis Airault

L'Inde rendrait-elle fou ? Un psychiatre, Régis Airault, a constaté que, de Bombay à Goa, de Delhi à Pondichéry, un véritable syndrome indien touche les Occidentaux - pour la plupart des adolescents et des jeunes adultes - qui se rendent dans ce pays. Là plus qu'ailleurs, et de manière plus spectaculaire, il semble que notre identité vacille. Des personnes jusque-là indemnes de tout trouble psychiatrique éprouvent soudain, sans prise de drogue, un sentiment d'étrangeté et perdent contact avec la réalité. Plus curieux : ces troubles sont presque tous sans lendemain. Revenu chez lui, le voyageur en garde même un bon souvenir et, quelque temps plus tard, il n'a souvent plus qu'une idée en tête : retourner en Inde... Qu'est-ce donc qui nous attire en Inde ? Pourquoi sommes-nous si fragiles là-bas ? Et que nous apprend sur nous-mêmes cette expérience qui transforme en profondeur notre vision du monde ?

 

Aller une fois en Inde, c'est s'exposer à y retourner. Pour quoi faire? S'éprouver? Retrouver une sensation oubliée ou une partie de soi? L'enfance? Peut être. L'adolescence? Sûrement. Dans tous les cas, on revient en Inde parce que l'on s'y sent bien, comme s'il y avait la bas quelque chose,  une intensité particulière, qui redonnait des couleurs à la vie. "Je crois qu'on va en Inde en grande partie pour savoir pourquoi on y va" dit Alain Corneau. D'autres avouent y aller pour vérifier qu'ils n'ont pas rêvé le voyage précédent, ou encore pour tester leur capacité d'émerveillement et s'assurer ainsi que l'enfance en eux n'est pas tarie. Chacun a sur la question une idée arrêtée. Pourtant, que sait-on vraiment du bien être que l'on peut ressentir en Inde? Que sait on de cet impalpable, de cette sensation difficilement transmissible, à laquelle s'ajoutent épreuves et transformations, qui donnent à ce voyage une dimension initiatique? Que sait-on de "l'eprouvé" de l'Inde?

Quinze jours plus tard, je reçois de ses nouvelles : une simple carte dans laquelle elle me remercie, me dit qu'elle va bien et qu'elle n'a donc pas vu de psychiatre. Elle écrira plus tard une autre lettre, plus longue : "L'Inde reste un pays pas comme les autres pour moi. J'ai besoin de temps en temps de recevoir des " claques", des impressions fortes pour me remettre un peu tout dans le bon ordre. Le voyage à été pour moi l'école de la vie [qu'elle compare à la guerre vécue par sa mère]. Je crois que si on devais trouver un côté positif à la guerre, c'est bien celui de pouvoir discerner l'essentiel du reste."

Le voyage (particulièrement le voyage en Inde) est l'occasion de "découvertes déréalisantes qui provoquent une déchirure dans l'univers symbolique du voyageur. Il répond aussi à un besoin fondamental de l'individu : la connaissance de soi [...] Ces deux aspects introduisent les facteurs de motivations pathologiques du départ : le désir d'être transformé magiquement par le seul changement de lieu comme pour fuir les conflits intrapsychiques par le déplacement du corps." Ainsi, traditionnellement, les adolescents [chez Airault, l'adolescence allant jusqu'à 25/30 ans] voyages, et ce, dans toutes les cultures. Ils ont en effet besoin pour grandir, comme dans l'enfance, d'une aire de jeu intermédiaire entre eux et la réalité. Sortis de l'intimité familiale, fragilisés par leur nouveau statut, il leur faut une aire transitionnelle, un espace qu'ils devront cependant conquérir, où ils peuvent s'épanouir sans crainte et faire leurs leçons d'humanité. Loin du regard de leurs proches, ils éprouvent d'autres cultures, d'autres manières d'être au monde, non "formatées" encore par les critères modernes. Ils se décentrent par rapport à leur propre culture, mais aussi par rapport à eux mêmes, car si, comme le dit Victor Segalen, "le voyage c'est la connaissance que quelque chose n'est pas soi-même", ces contacts avec les hommes, avec la nature, sont autant de moments structurants qui viendrons dans leur vie d'adulte des "madeleines de Proust" auxquelles ils feront appel quand il faudra faire face aux contraintes de la vie. En attendant, ils répètent une dernière fois l'expérience de l'enfance et éprouvent le sentiment d'éternité qui les habitent encore, mais les quittera bientôt à jamais. L'homme a en effet besoin de se sentir dans sa jeunesse, ne serait-ce que quelques instants, en résonance, en communion avec l'univers. Les adolescents trouvent lors du voyage en Inde à la fois cet espace potentiel pour les aider à grandir et cette expérience océanique qui semble être à l'origine de l'expérience mystique. Ils découvrent en eux de nouvelles potentialités. Poussés par la curiosité, ils trouvent ainsi le courage de continuer sur le chemin de la vie.

"L'âme individuelle est à l'âme universelle, ce que la vague est à l'océan. Ignorante, [...] elle ressemble à une vague qui se croirait indépendante des autres, se soulevant de son propre élan et retombant par sa propre faiblesse. Éclairée, elle est comparable à une vague qui n'aspirerais plus qu'à se résorber dans la masse liquide avec laquelle elle fait corps. [...] Le "salut" est compris ici en terme d'abolition de toute frontière entre soi-même et l'Autre. Il s'agit, pour chaque vague, [...] de consentir à s'écouler sans cesse dans d'autres vagues et à s'enfler d'elles en retour, tout pareillement traversées par le perpétuel flux et reflux d'un même soulèvement"

Les occidentaux ont toujours cherché la bas [en Inde] un dépaysement total et cela ne va pas sans risque pour leur équilibre psychique. La perte des repères et les accidents psychopathologiques qui en découlent montrent QUE NOTRE RÉALITÉ ORGANISÉE PAR LE FANTASME  EST SOUS LA DÉPENDANCE DE L'UNIVERS SYMBOLIQUE QUI NOUS DÉTERMINE. Elle "s'étiole" si nous sommes brutalement exposés à un univers symbolique très différent du notre.

Ainsi, cette aventure qui a une valeur initiatique avec les risques que cela comporte, nous amène vers les rivages de nos propres limites et de la folie. Ce n'est plus qu'un simple déplacement vers un ailleurs géographique et sociologique, c'est aussi une exploration de notre géographie intérieure. Ce pays [l'Inde] donne à voir un autre réel, une autre manière d'être au monde, et où, comme l'écrit Pascal Bruckner, "flotte partout [...] l'odeur des choses à naître", nous ramène à nos origines. Beaucoup y viennent pour se transformer, renaître, ou essayer de rompre avec une destinée qui agit comme un fatum, un inexorable. D'autres tentent d'y combler une faille narcissique ou simplement de fuir "le malaise dans la civilisation", et recherchent ce "sentiment océanique, d'union intime avec le grand tout" : le principe de plaisir prend ainsi sa revanche sur le principe de la réalité.

"Comme si l'Inde rendait raison et harmonie aux fous, et déséquilibrait les personnes normales."

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