Ruin Porn : Mémoire de fin d'études

Master II, S9 • Année 2014 • ENSA Paris La Villette & Université de Tokyo (TODAI)

Enseignants encadrants : Pierre Chabard et Julien Bastoen de l'ENSA Paris La Villette & Koichi Kato de l'Université de Tokyo (TODAI)

Voir le mémoire dans son intégralité :   Ruin PornRuin Porn

Introduction : 

Que l’on soit passionné par le sujet ou non, la vue d’un édifice en ruine ne laisse jamais indifférent. Un phénomène se produit lors de la contemplation d’un lieu abandonné : le spectateur se retrouve face à la réalité que toute chose existante en ce monde est fragile et menée à disparaître, le conduisant à remettre en question sa propre existence. Face à cette expérience de la perte, le spectateur éprouve un sentiment de mélancolie, et prendra un étrange plaisir à ressentir cette émotion. Comme le dit David Hume dans les Essais esthétiques,      « Le cœur aime naturellement à être affecté et ému. Les objets mélancoliques lui conviennent, et même les objets désastreux et tristes, pourvu qu’ils soient adoucis par certains détails ». Cette séduction provoquée par les ruines invite aux rêves et à l’imaginaire : que s’est-il passé ici ? Pourquoi ce lieu a-t-il été abandonné ? Que va-t-il devenir ? Le spectateur devient alors témoin de cet état transitoire dont il aura eu le privilège d’expérimenter, et qu’il pourra par la suite étudier, questionner et partager.

 J’ai découvert la situation de la ville de Detroit, Michigan, au cours de l’année 2011, lorsqu’une photographie des artistes français Yves Marchand & Romain Meffre a été publiée sur l’un des réseaux sociaux. Fascinée par la beauté de cette image et le message qu’elle véhiculait, j’ai commencé à faire quelques recherches autour de l’histoire de cette photographie. Ce n’est qu’en 2013 que j’ai choisi d’en faire le sujet de mon mémoire de fin d’études. Désirant explorer le sujet de la ruine, car cette thématique m’a toujours intriguée, j’ai décidé d’orienter mon travail sur le cas de la ville de Detroit aux Etats-Unis, dont je trouvais l’histoire et l’actualité passionnante.

Ruin porn couverture

En premier lieu, il m’a semblé important de situer la ville de Detroit dans son contexte, et de comprendre son histoire. Connue pour la grandeur de ses industries automobiles jusqu’à la moitié du XXème siècle, la ville a entamé son déclin dans les années 1950 et ne cesse depuis de perdre des habitants. Detroit est aujourd’hui identifiée à ses ruines, au déclin de l’industrie automobile, et à la faillite des villes industrielles américaines. Les nombreuses images publiées sur internet, exposant des édifices luxueux à l’abandon, témoignent d’un passé à la fois flamboyant et tragique. 

Je me suis alors questionnée sur les raisons qui avaient mené cette ville à son état de décrépitude actuel. J’ai tout d’abord pris connaissance du mémoire de fin d’études de Hugo Flammin Detroit, de la grandeur à la décadence : Symbole d’une Amérique en mutation, donnant à la fois le contexte historique de la ville et questionnant son devenir. Je me suis référée ensuite l’introduction du livre photographique The Ruins of Detroit de Y. Marchand & R. Meffre, rédigée par le professeur d’histoire et de sociologie de Philadelphie Thomas J. Sugrue, qui m’a permis de retracer l’histoire de la ville et d’en comprendre les complexités. Je me suis enfin intéressée à l’image que les médias donnaient de cette ville, qui a toujours été sous les projecteurs. En réalisant l’inventaire des titres d’articles de journaux à la fois français et américain, j’ai pu constater que Detroit était perçue principalement à travers ses ruines et l’histoire de ses industries automobiles, mais aussi pour ses problèmes de ségrégation raciale ainsi que sa lente progression vers l’abandon et la faillite. 

Et c’est précisément au cours de ces recherches que j’ai été interpellée par le titre d’un article du magazine américain Landscape Architecture publié en novembre 2011 : Beyond Ruin Porn : a sign of renewed energy in Detroit. Intriguée par cette dénomination à la fois provocante, et à l’évidence étant à l’issue d’un débat récent, il m’a semblé intéressant d’orienter mon travail sur le sujet du Ruin Porn afin d’en explorer toutes les connotations. Cette découverte a suscité une première série de questions : Que signifient ces termes ? Pourquoi cette combinaison a-t-elle été employée ? A partir de quel moment l’expression est-elle née ? Qu’implique-t-elle, et quel genre d’accusation porte-t-elle ? 

 

      RUINE [ʁɥin] n. f. – 1180 ; lat. ruina, de ruere « tomber, s’écrouler »

•    1. (XIIIe). Grave dégradation d’un édifice allant jusqu’à l’écroulement partiel ou total ; son résultat  Délabrement, destruction, détérioration, vétusté.  Désolation, dévastation.  Dévasté. 

•   2. (V. 1300). Destruction, perte.  Chute, décadence, déliquescence, dissolution.  Tombeau.  Péricliter, périr.  Malheur.  Anéantissement, faillite, mort. 

•   3. (1636). Perte des biens, de la fortune (de qqn, d’une collectivité…).  Banqueroute, culbute, débâcle, dégringolade, déroute, effondrement, naufrage.  Pauvreté.

      PORNOGRAPHIE [pɔʁnoɡʁafi] n. f. – 1803 ; de pornographe (du grec pornê « prostituée » et –graphê « écriture »)

•   1. Vx. Traité sur la prostitution

• 2. (1842). Mod. Représentation (par écrits, dessins, peintures, photos…) de choses obscènes, destinées à être communiquées ou vendues au public.  Porno 

 

Ruin Porn est une expression très forte, qui surprend et interroge. Pourquoi avoir associé le mot pornographie au mot ruine ? Dans l’imaginaire collectif, la pornographie est associée au sexe et à la prostitution. Mais sa définition nous apprend qu’il s’agit plutôt, premièrement, d’une représentation ; deuxièmement, d’obscénité ; troisièmement, d’une marchandisation. Ainsi, dans quelle mesure peut-on appliquer le terme de pornographie aux ruines de Detroit ? Nous verrons en quoi l’association de ces deux termes est relativement représentative de la situation actuelle de Detroit. 

A travers mes recherches, j’ai découvert que la première personne à employer ouvertement le terme de Ruin Porn a été Thomas Morton dans son article pour le magazine Vice, durant l’été 2009. Ce magazine gratuit publie des articles sur internet et sur papier, sur des sujets principalement artistiques et quelque peu orienté politiquement. L’expression que le Detroitien James Griffoen a inventée lors de son interview avec Thomas Morton a depuis été réutilisée à de nombreuses reprises, principalement sur des blogs, sites internet et dans la presse locale de Detroit, et générant de nombreuses tensions.  

Qu’est-ce qui aurait alors provoqué l’apparition de la dénomination Ruin Porn ? Il semblerait à première vue que les principaux accusés soient les photographes français Yves Marchand & Romain Meffre. Nous les retrouvons plusieurs fois cités dans les articles, et leurs photographies d’édifices en ruine, vides de toute présence humaine, font l’objet de nombreuses controverses. Car, en cherchant à donner un aspect apocalyptique et mystérieux à leurs images, les deux artistes déforment la réalité en déshumanisant la ville. En construisant une fiction, ils provoquent la colère de certains habitants et deviennent la cible du label Ruin Porn.  Mais nous verrons par la suite que, bien qu’ils se trouvent aujourd’hui sur le banc des accusés, les deux photographes français sont surtout les dommages collatéraux d’une critique antérieure, qui visait d’autres “criminels”.   

Au cours de mon étude, j’ai découvert qu’une personne appartenant au mouvement UrbEx avait crée un site internet dédié à l’exploration des ruines de Detroit. Il y expose les images anciennes puis actuelles des édifices abandonnés, mais propose aussi d’acheter ces images, et surtout des visites guidées – et payantes – pour découvrir les lieux en ruine les plus photogéniques. La mise en place de ces circuits touristiques clandestins, et donc cette marchandisation et ce voyeurisme de la ruine que le mot Porn suggère, a contribué à alimenter les tensions existantes et donc à l’apparition du terme Ruin Porn

La présence du groupe UrbEx nous informe aussi sur le fait que les personnes qui photographient Detroit ne sont pas seulement des personnes de l’extérieur, mais aussi des habitants de la ville. Car nous pourrions penser que les accusés du Ruin Porn sont uniquement des touristes voyeurs, ou des artistes “sans scrupule” venus utiliser les ruines de la ville pour réaliser leurs œuvres et les commercialiser. L’un des axes de ce travail sera alors de démontrer qu’une grande partie des fabricants du Ruin Porn sont en fait les habitants eux-mêmes. Il semblerait que deux points de vus différents séparent les habitants de Detroit. Pour certains, l’exhibition de la ruine cristallise la part négative de la situation de la ville, accélérant le processus d’ancrage dans le passé et figeant l’existence de Detroit dans sa forme de ruine. Ce phénomène de métonymie naissant inquiète tant une part des habitants que la municipalité, qui cherchent à donner une autre image de leur cité. Je tenterai d’expliquer en quoi ce fétichisme pour la ruine va à l’encontre de la stratégie de revalorisation du patrimoine et de la ville. Pour d’autres, les ruines sont considérées comme faisant partie intégrante de l’histoire de la ville, et certains habitants acceptent leur présence en participant de manière innocente au Ruin Porn. 

Mais un autre aspect est à prendre en compte : celui du phénomène de résilience. A travers ce travail, j’émets l’hypothèse que la récente augmentation des photographies publiées sur internet, des livres édités, et des articles de presse questionnant son état de ruine, sont une forme de réappropriation symbolique de la ville, témoignant d’une sorte de nostalgie de la grandeur passée de Detroit. En figeant les choses par l’image et le texte, les habitants pourraient ainsi dépasser le traumatisme collectif et se réapproprier une ville et son histoire dont ils ont été dépossédés. 

Pourquoi le Ruin Porn est-il né à Detroit ? Tout d’abord, il paraitrait qu’il y ait une culture particulière de la ruine dans cette ville, née elle-même de conflits. Les épisodes traumatisants des émeutes ethniques ont laissé les habitants marqués par la violence des destructions, tout en rattachant les ruines actuelles aux évènements de 1967. Mais comme nous le verrons, d’autres explications s’ajoutent à la perception de la ruine Detroitienne. Ensuite, il semblerait que le fait que Detroit soit actuellement à l’état de semi-abandon, tout en restant habitée, influence la perception et le jugement que l’on peut porter sur les photographes du Ruin Porn. La présence des habitants dans la ville implique forcément un débat sur un sujet aussi sensible que les ruines. Probablement cas unique au monde, il n’est alors pas étonnant que la polémique soit née à Motor City.  

 A travers ce mémoire, nous tenterons d’abord de donner une définition à cette nouvelle expression, d’en chercher à comprendre les complexités, mais surtout d’expliquer les nombreuses tensions qu’elle relate et engendre. Car le Ruin Porn, né dans un environnement conflictuel, est surtout représentatif des tensions entre résidents et entre artistes, journalistes et touristes. Je poserai donc la question suivante : Pourquoi la représentation des ruines de Detroit génère-t-elle tant de tensions ? Quelles sont-elles et d’où proviennent-elles ?

A travers mes recherches et analyses, il m’est apparu évident que le Ruin Porn venait questionner la représentation contemporaine de la ruine. Alors que les vestiges de la Rome ancienne sont peints, photographiés et marchandisés depuis bien longtemps, le phénomène de la critique du Ruin Porn semble venir à l’encontre de cette fascination pour l’esthétique de la ruine en la condamnant, alors que le Ruin Porn lui-même semble constituer une nouvelle forme de fascination pour l’esthétique de la ruine. En quoi peut-on alors parler de l’émergence d’une nouvelle esthétique de la ruine à Detroit ?  

Mon travail va consister en premier lieu à analyser l’évolution de la représentation de la ruine depuis sa naissance, tant dans les arts que dans les modes de communication du XXème siècle, afin de comprendre comment la perception de celle-ci a progressé à travers les sociétés, et d’expliquer en quoi le Ruin Porn semble être un nouvel épisode de la représentation de la ruine. 

A la suite de cette analyse, je réaliserai une étude sur la notion de Tourisme Noir. Bien que très différent du Ruin Porn, ce phénomène récent est révélateur de notre société actuelle et de son attrait pour le désastre : il permettra de comprendre certaines des raisons qui ont fait naître le Ruin Porn. 

La deuxième partie de mon travail s’orientera sur la notion de Ruin Porn elle même. Je commencerai par placer la ville de Detroit dans son contexte tant historique que social et économique, afin de mieux comprendre les circonstances de sa situation actuelle, puis je chercherai à montrer que la ville de Detroit a toujours été le berceau de nombreux mouvements artistiques, et qu’elle possède force et inventivité malgré son grand désarroi. Enfin, j’approfondirai l’analyse de ce que j’ai nommé La manufacture du Ruin Porn, afin d’étudier les nombreuses complexités que ce phénomène implique, et tenterai de décrire le conflit régnant autour de cette image particulière de la ruine contemporaine. 

La troisième partie de mon travail viendra créer une forme d’ouverture sur la problématique posée, en questionnant l’application du terme Ruin Porn dans d’autres lieux que Detroit. J’utiliserai l’île abandonnée de Gunkanjima au Japon, afin de vérifier s’il s’agit d’un phénomène localisé, ou bien s’il peut se rapporter aux lieux abandonnés en général. 

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