Daniel Libeskind et le Déconstructivisme

Licence II, S4 - Année 2010

  

Le déconstructivisme a trouvé son nom dans le mouvement littéraire de la déconconstruction, dont Jacques Derrida a systématisé l’usage et théorisé la pratique.

Ce mouvement contemporain, qui est apparu au début des années 1990, s’oppose à la rationalité ordonnée du modernisme. Il cherche à créer une rupture avec l’histoire, la société, le site et les traditions technologiques. Les architectes recherchent une opportunité de construire un espace autre, un espace formellement expressif, afin de révéler et non dissimuler.

L’architecte Daniel Libeskind a été associé à ce style. Serait-ce dû à l’apparence expressive de ses créations, ou bien la théorie du déconstructivisme guide-t-elle vraiment de cet architecte ?

 

Daniel Libeskind sera, avant de construire, un théoricien de l’architecture déconstructiviste. Il réalise en 1983 une série de dessins appelés « Chamber Works », qualifiés de non architectures par Peter Eisenman. Cette série de dessins, mélangeant la ligne horizontale, verticale et oblique, trouve sa force dans les « meditation on the operations of history » (Jeffrey Kipnis, Preface, The space of encounter). Mais dans ses œuvres, Libeskind s’intéresse aussi à la dissociation dans la composition. « La dissociation est au dessin ce que la dé-construction est à l’écriture » P.Eisenman (Les traces de l’invisible, Technique & Architecture). Ainsi, par ses dessins, Daniel Libeskind commence déjà à poser les questions de l’architecture et à prendre une position forte face aux théories abondantes et diverses de l’époque. Ses dessins, pouvant être qualifiés de travaux préalables au style « déconstructiviste », annoncent déjà le style particulier de Daniel Libeskind dans ses constructions.

 

Architecte de l’espace, Daniel Libeskind n’ignore en aucun cas le passé, et « create an architecture that does not simply construct space and shape of space, but that is almost literally built out of space » Anthony Vidler (Building in Empty Space : Daniel Libeskind’s Museum of the Voice). Il est un architecte de l’expérience, et allie le moderne et le mystérieux à ses œuvres.

Mais revenons en à l’architecture déconstructiviste de Daniel Libeskind. Comme nous disions précédemment, ce style a pour principe fondamental de créer de nouveaux espaces, recherchant une formalité expressive. En cela, Libeskind se rapproche du mouvement déconstructiviste. En effet, si l’on prend en exemple le Musée Juif de Berlin, ou encore le Contemporary Jewish Museum de San Fransisco, l’espace et la forme peuvent êtres interprétés de déconstructiviste par leur irrationalité et la capacité de déranger la façon habituelle de percevoir les configurations spatiales. Il est vrai que ces bâtiments sont en tout point opposés au mouvement moderne.

Mais cela suffit-il à qualifier l’architecture de Daniel Libeskind comme déconstructiviste ? Il est vrai que cette architecture a été créée en réaction au mouvement moderne – comme tant d’autres mouvements l’ont fait – mais cela ne suffit pas, je pense, à catégoriser chaque architecte dans un style particulier, sans se poser la question du « pourquoi ? ».

Cela me conduit à parler de la philosophie de D.Libeskind. C’est un architecte considérant l’histoire – la trace – comme primordiale, prenant en compte l’Homme et la société, et la question du site est bien entendue considérée dans la création de ses projets. En ces trois points, il ne peut se confondre avec le mouvement déconstructiviste, qui se dit ignorer ces trois éléments essentiels.

Il est vrai que si l’on s’arrête à l’apparence de l’architecture, il est bien facile de la catégoriser – et l’Homme a besoin de cela – dans un style ou mouvement. Mais il est important d’avancer la question à celle de la philosophie de l’architecte. Car ici est notre erreur : à trop vouloir catégoriser, on en vient à oublier les fondements de l’individualité. Daniel Libeskind le dit lui-même : « Personnellement, je considère l’individualisme comme inébranlable, alors qu’aujourd’hui il y a une forte tendance, dans tous les domaines, à nier non seulement la tradition humaniste mais aussi l’individualisme » (L’architecture en questions, entretien avec Marianne Brausch). Ainsi, un architecte prônant l’individualité ne peut, je pense, vouloir être catégorisé dans un mouvement particulier. C’est par exemple aussi le cas de Peter Eisenman qui a toujours refusé d’être rattaché à quelque mouvement que ce soit, et qui se bat pour être en opposition à une dite « mode ». Lors de l’entretien avec Marianne Brausch, celle-ci demande à Daniel Libeskind si l’on peut qualifier son architecture de déconstructiviste. Sa réponse est la suivante : « Mon travail n’est pas « déconstructiviste ». Moi-même je n’ai jamais utilisé cette qualification. […]. Naturellement, le concept de déconstructivisme existe en philosophie. Mais de ce point de vue, mon travail a peu de choses en commun avec lui ». Libeskind ne parle donc pas de style architectural, mais de valeur de l’architecture.

 

C’est ainsi que nous pouvons analyser l’architecture de Daniel Libeskind comme étant une approche du déconstructivisme. À première vue, ses œuvres architecturales peuvent êtres associés au style de la déconstruction, tout comme nous voudrions y associer le travail de Peter Eisenman, Franck O’Gerhy ou Rem Koolhaas, avec des formes et des espaces en mouvement, sortant de ce que l’on a connu jusque dans les années 1950. Mais en se rapprochant de ces théories, en les comparant, il devient bien vite évident que Daniel Libeskind ne peut être rattaché du point de vue philosophique et procédé, du déconstructivisme.

  

Je pense que l’on ne devrait pas juger uniquement sur l’apparence d’un bâtiment pour le catégoriser mais au contraire chercher à l’analyser dans la volonté et la philosophie de l’architecte. Et ceci ne se limite pas au mouvement déconstructiviste, mais s’étend à tous les mouvements (modernisme, brutalisme, postmodernisme, high-tech…), que nous avons décidés de classifier, de placer dans des cases précises, souvent par erreur. Il n’y a en fait que quelques bâtiments (Centre Pompidou) ou groupes (Archigram) qui peuvent êtres classés de la sorte. Ce qui suit n’est que la résultante de théories amenées en réaction aux mouvements en vogue, inspirant les architectes de leurs temps. 

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